Les conséquences d'un manque de rigueur

Publié le par François Cordelle

J'ai souvent appelé, en particulier dans mon dernier blillet, à respecter l'impératif de rigueur indispensable pour définir toute politique à venir. Un article relatif aux énergies renouvelables paru dans le dernier numéro de « Science et Avenir » est une bonne illustration des inconvénients de ne pas avoir ce respect.

 

L'auteur a réussi ce tour de force de ne donner aucune valeur d'énergie, ni dans les textes, ni dans les figures ou graphiques; il n'est question que de puissances, de rapports dont on voit mal l'utilité ou même le sens. La grandeur essentielle dans toute politique énergétique est la quantité d'énergie, produite ou consommée, mais pas la puissance installée; bien sûr, on ne peut ignorer, ni la puissance utilisée, ni le temps d'utilisation de cette puissance, mais ce souci vient après. Les graphiques comparant les situations et les objectifs de la France et de l'Allemagne sont inadaptés et incomplets, et conduisent à des conclusions erronées.

Article sciences et avenir

Article sciences et avenir

On notera la charte couleurs choisie par l'auteur qui, en mettant le nucléaire en noir, le classe de facto dans les énergies à proscrire, renforçant ainsi le reproche, tout à fait injustifié, qui est fait à la France en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

J'ai utilisé une représentation plus adaptée aux comparaisons, pour traduire les chiffres de l'article,en y ajoutant, pour la France, les valeurs en énergie relatives à chaque source, publiées par Eurostat. Il manquera toujours les valeurs des productions, de l'Allemagne en 2015, et supposées en 2030 pour les deux pays. On peut alors faire des observations surprenantes :

Pour la France, en supposant que la production serait la même en 2030 qu'en 2015, et selon l'ADEME, le nucléaire serait réduit de 36%, l'hydaulique de 74% (on ne voit pas pourquoi), les renouvelables seraient multipliés par 5,5, les combustibles fossiles seraient presque doublés (et même plus que triplés avec la biomasse; un comble, car l'objectif était plutôt de les supprimer); par contre, la part garantie de la production ne serait plus que de 64% contre 96% actuellement.

Les conséquences d'un manque de rigueur
Les conséquences d'un manque de rigueur

Pour l'Allemagne, toujours pour la même production en 2030 qu'en 2015, on observerait que les combustibles fossiles couvriraient encore 50% (59% avec la biomasse), et on peut se demander d'où proviendrait le quasi-quadruplement des ressources hydrauliques. D'ailleurs, on observe que les émissions de CO² en Allemagne ont augmenté malgré le très grand développement des énergies renouvelables et l'importation en provenance de France d'électricité quasiment décarbonée.

Les conséquences d'un manque de rigueur

En conclusion, tant que l'on considérera que deux usines de même puissance produisent autant même si l'une fonctionne 1500 ou 2000 heures et l'autre 7000 heures sont équivalentes, on ne pourra en tirer que de fausses conclusions ; c'est malheureusement ce que font très souvent au mieux par incompétence, au pire par pur intérêt, des personnes ou des organismes, relayés par toutes formes de médias.

 

Ce qui est primordial pour définir une politique de l'énergie, c'est l'évolution de la demande globale d'énergie électrique, compte tenu du passé proche, et des différents facteurs susceptibles d'influer cette évolution, notamment :

  • Démographie.
  • Cadence de construction des logements et de l'amélioration de l'isolation thermique.
  • Développement des véhicule tout électriques ou hybrides, et du réseau ferré.
  • Besoins de l'industrie.
  • Remplacement d'un usage non électrique par l'électricité (exemple des pompes à chaleur pour le chauffage).

 

Réduire la consommation d'énergie primaire n'est pas synonyme de réduire la consommation d'électricité ; réduire les émissions de GES peut être obtenu par un transfert vers l'énergie électrique d'autres usages utilisant des combustibles fossiles.

Au risque de me répéter, je rappelle qu'il est illusoire en France de chercher dans l'électricité le moyen de réduire les émissions de GES car celles-ci sont pratiquement nulles. Tout au plus, on pourrait augmenter la production en vue de l'exporter vers des pays gros émetteurs de GES, pour un bénéfice européen.

 

Enfin, dans un tout autre domaine, en ce qui concerne le rappel des émissions de GES, en 2014 et pour l'objectif 2030, les chiffres annoncés à la fin de l'article n'ont, en tous cas pour la France, aucune réalité : grâce à la très faible contribution des combustibles fossiles à la production d'électricité, la France n'a émis en 2014 qu'environ 15 millions de tonnes de CO² et non pas 461. L'objectif est donc pratiquement atteint, car le déploiement des énergies aléatoires ne permettra pas d'en annuler totalement les émissions.

 

Commenter cet article

Cyril 26/09/2016 11:31

Bonjour,
je n'ai pas (encore) lu l'article auquel vous faites référence mais quelques remarques à propos de ce que vous écrivez :
D'après RTE, la production électrique en France en 2014 est de l'ordre de 539 TWh (415 correspond à la filière électronucléaire seule).

Sans vouloir me faire l'avocat de l'auteur de l'article, les émissions évoquées, auxquelles vous faites référence, dans le dernier paragraphe ressemblent fortement aux émissions totales de la France en terme de GES qui intègrent le CO2 mais aussi les autres GES (il s'agit donc du PRG en CO2éq.). Il ne s'agit donc pas des émissions liées à la production d'électricité.

Les flux transfrontaliers d'électricité vont bien de France en Allemagne. Ceci dit, les échanges commerciaux vont plutôt d'Allemagne vers la France. Ainsi, paradoxalement, la France est importatrice d'électricité en provenance d'Allemagne bien que les flux physiques soient inverses. Tout est une question d'écriture comptable.
Cdlt.
Cyril

François Cordelle 25/10/2016 11:44

Bonjour, vous avez tout à fait raison pour les GES; ce que je voulais dire, c'est que cela est hors du sujet, et peut faire croire que l'électricité est très polluante; ce n'est heureusement pas le cas!
Cdlt.
François

François Cordelle 28/09/2016 14:13

Bonjour,
Merci de l'intérêt que vous avez manifesté sur mon billet.
J'ai été amené à l'écrire pour deux raisons:
1- Essayer de faire perdre l'habitude de confondre puissance et énergie, ce qui nuit à la compréhension et ne peut conduire qu'à des erreurs; cela est très fréquent, surtout dans les médias (même réputés scientifiques), mais aussi chez les particuliers, et même dans les textes législatifs ou réglementaires.
2- Le texte est en fait une critique faite à la France de ne pas suffisamment agir pour la transition énergétique nécessaire pour réduire les émissions de GES, en particulier pour l'énergie électrique, alors que c'est précisément dans ce domaine que la transition est en fait achevée. J'en reparlerai plus bas.
En 2014, la production d'électricité d'EDF, 503 TWh est répartie ainsi suivant les sources:

82,5% nucléaire, soit 415 TWh
8% hydraulique, soit 40 TWh*
5,7% renouvelable, soit 29 TWh
3,8% combustibles fossiles,soit 19 TWh, émettant 19 millions de tonnes de CO²
*Il faut absolument distinguer l'hydraulique des renouvelables, car cette énergie en est tout le contraire: elle est garantie et on peut démarrer une centrale hydraulique et la pousser à pleine charge en quelques minutes, alors que les renouvelables sont intermittents et aléatoires.

En ce qui concerne les émissions de GES, il faut comparer les 19 Mt de CO² émis avec ce que seraient ces émissions si la production nucléaire avait dû être faite avec du fuel: 434 TWh , donc 434 Mt de CO², soit 23 fois plus. Et, si on veut apprécier l'impact du nucléaire depuis la mise en service de Fessenheim, c'est environ 12 milliards de tonnes de CO² qui ont été évitées! Le calcul est vite fait de ce qu'aurait rapporté une taxe carbone en Suède (140 €/tCO²), suivant la commission Rocard (100 €/tCO²), aux Pays-Bas (50 €/tCO²) ou même à la valeur prévue en France le 1er janvier 2017 (30 €/tCO²).
Dans le domaine de l'énergie électrique, qui est celui de l'article, la transition énergétique n'est plus un problème, elle est pratiquement achevée. Pour cela, on devrait plutôt féliciter la France que la critiquer et porter plus d'attention sur les autres domaines, logements, transports, industrie, évoqués sans bonnes raisons en fin de l'article.

Vous avez raison de mentionner la part d'électricité dans nos importation, mais ce qui importe plus, c'est le contenu carbone qui est important et qui devrait être comptabilisé.
Par contre, je ne vois que des avantages à exporter de l'électricité, pour la balance commerciale, mais aussi parce que cela réduit d'autant les quantités de CO² émis chez ceux qui l'importent, au bénéfice de tous.
Cordialement
François